LirePlus, blog livres à la page

Stéphanie Hochet - je ne connais pas ma force **

 L'oiseau mort en couverture est de mauvais augure, et le roman tout entier suit ce chemin sinueux parcouru de tensions obscures. On s'y plonge comme on entre dans un bain d'eau glaciale : on y glisse le pied, on frissonne, on le retire, puis on réessaye, et petit à petit, on y arrive. Car il est difficile de suivre l'histoire de Karl Vogel, quinze ans, atteint d'une tumeur au cerveau. Chaque page est une nouvelle tentative d'immersion dans son univers. Non que l'écriture soit digne d'un Proust ou au contraire, soit mauvaise, non, rien de cela. C'est en fait le thème qui angoisse : « j'ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». Le jeune homme parvient en fait à lutter contre la maladie en s'inventant sa propre version du monde, profondément inspirée par le nazisme et les théories de Darwin. « le faible ne survit pas au puissant. La logique de ce mécanisme biologique me plaisait. J'y voyais l'évidence d'une loi universelle ». Qu'importe si cela lui permet de guérir ?

je ne connais pas ma forceCependant, Karl ne se contente pas d'imaginer, mais passe réellement à l'action pour faire de son monde rêvé une réalité. Il commence à tourner autour de François, un autre malade fragile, qui tombe vite sous sa coupe. « je le fis mien. Il ne s'agissait pas d'amour physique mais d'une annexion beaucoup plus grave. Je pris possession de son âme [...] » Car l'objectif de Karl n'est pas de se faire des amis, mais de placer les faibles sous son autorité. C'est ensuite au tour d'Alberto, mais Karl voit en lui plus un allié qu'un faible, et ensemble, ils forgent des plans d'organisations secrètes étrangement ressemblantes aux jeunesses hitlériennes « mort aux faibles ! ». Karl propose alors de passer à l'action et d'éliminer les plus fragiles, les inutiles...dans la chambre 22 par exemple, une personne âgée semble être sous assistance respiratoire...Et si on le débranchait ?

Karl aurait fait une bonne recrue pour les groupuscules néonazis, mais le hic, c'est qu'il puise de la force de cette idéologie, force qui lui permet de guérir. Fasciné de tout temps par la guerre de 14-18, il en ressent la violence pour pousser son corps dans ses derniers retranchements, et survivre. « ce n'était pas à la chance que je devais la vie. C'était à ma démarche personnelle, à mon désir inconscient de guérir le mal par le mal ».

Heureusement, Karl déchante vite avec cette idéologie : visiblement, mêmes les pires SS s'attachent à leur vie plutôt qu'à l'idéologie sacrée, et cela dénature le sens même de son combat. Lui avait fait de son corps et de son esprit la substance même de l'idéologie « dès lors, je devins le Führer de mon corps ». Cette idéologie ne survivra pas à sa maladie, ils succomberont ensemble : « je vivais un moment de grande légèreté : la libération de soi par soi ».

On s'attendrait à une écriture écorchée pour exprimer la voie d'un malade. Il n'en n'est rien. C'est ce qui déstabilise, et rend le récit presque malsain, en tous cas, obscur. Stéphanie Hochet arrive à rester indifférente à son personnage, lui laisse sa liberté et exprime avec brio le malaise adolescent, couplé à une terrible maladie.

Un roman court, concis sur un thème difficile. Une réussite.

Références

STEPHANIE HOCHET - je ne connais pas ma force

Editions Fayard, septembre 2007 134pages, 13€

aucun commentaire - aucun rétrolien

Stephen King - Misery ***

Paul Sheldon est un écrivain comblé : sa série Misery remporte un franc succès auprès de centaines de milliers de ménagères, lui assurant un train de vie plutôt enviable. Cependant, il en a plus qu'assez d'écrire des romans à l'eau de rose, et son héroïne commence à le gonfler sérieusement. C'est pourquoi, dans le dernier tome de ses aventures, il la fait mourir. Après tout, un auteur a tous les pouvoirs, celui de faire vivre, mais aussi de faire mourir ses personnages, à sa guise.

Annie Wilkes est une infirmière ratée, à moitié folle, sur laquelle pèsent des soupçons de meurtres. Le tribunal de Denver a bien failli la faire condamner pour tous ces nouveaux nés assassinés à l'hôpital, alors qu'elle était infirmière-chef, mais les preuves manquaient. Elle vit dans une ferme isolée de Sidewinder, dans le Colorado, recluse. Elle est l'admiratrice numéro un de Paul Sheldon.

Ces deux individus auraient pu se rencontrer lors d'une séance de dédicaces, mais c'est dans un tout autre cadre que naissent leurs relations. Paul Sheldon est en effet victime d'un terrible accident : soûl, il avait pris la route lors d'une tempête de neige. C'est Annie Wilkes qui découvre sa voiture, au fond d'un ravin, et le ramène chez elle sérieusement amoché, les jambes cassées.

Ce qui aurait pu être un acte d'assistance à personne en danger, devient vite une mise en danger d'une personne nécessitant de l'assistance. Si Annie Wilkes n'a pas emmené l'auteur à l'hôpital, c'est qu'elle le connaît bien. Elle est son admiratrice numéro un, après tout. Qui mieux qu'elle peut s'en occuper ?

Fast cars. C'est le titre du livre que Paul a toujours voulu écrire, celui qu'il a dans son sac, celui qu'Annie découvre. Fast cars, c'est le début du calvaire. Parce qu'Annie l'a lu, et n'accepte pas que Paul puisse écrire autre chose que des Misery. Pire encore, elle n'accepte pas que cette dernière soit morte. Elle n'a plus qu'un seul désir : que Misery revienne. Et pour se faire, Paul doit écrire le retour de Misery. Rien que pour elle. Il le doit. Il en va de sa survie.

miseryLe huis clos le plus infernal, le plus terrible jamais inventé. 400pages de suspense insoutenable, à essayer de comprendre qui prend le pied sur qui, qui a le pouvoir sur l'autre. Car Paul a bien de l'influence sur l'infirmière folle : il vit encore car il écrit ce livre qu'elle attend, et elle vit également pour ça. C'est Misery qui les maintient en vie tous les deux. Mais pour combien de temps ?

Paul fait les frais de ses humeurs délirantes : des images à la Hostel nous viennent en tête. On est en plein dans un remake de la colline a des yeux, avec Annie Wilkes dans le rôle de la tribu toute entière des créatures difformes. Car Annie a des excès terribles, et inflige à son hôte forcé des souffrances qui dépassent la conception même du mal.  

On est dans l'angoisse avec Paul quand on entend le son de ses pas approcher de la chambre dans laquelle elle le maintient prisonnier. On attend avec lui le sort qu'elle lui réserve. Amènera-t-elle cette fois de la soupe au dîner ou une hache pour le torturer ? On découvre avec lui jusqu'où la pousse sa propre folie. Mais peu à peu, le lecteur se rend compte que c'est Paul qui devient fou, et l'identification est malaisée, à moins de se reporter sur... Annie ! Le lecteur se ferait-il victime et bourreau à la fois, par la voie de l'identification ?

L'intrigue est rudement bien menée, du début à la fin. Point besoin d'attendre cent pages pour entrer dans l'action. Dans Misery, on y est du début à la fin, jusqu'à la toute dernière page. Stephen King réussit le pari de construire un roman terrifiant avec comme seule trame de fond deux personnages et un seul lieu, et la seule question qui hante le lecteur est de savoir si oui ou non, Paul va s'en sortir. Des rebondissements à n'en plus finir, un suspense à en perdre haleine. Et une question terrifiante : et vous, jusqu'où iriez-vous si votre écrivain préféré décidait de tuer votre héros adoré ?

références : Stephen King - Misery, 1987, le livre de poche n°15137, 391pages

2 commentaires - aucun rétrolien

Juliette Nouel-Rénier - Comment l'homme a compris d'où viennent les bébés **

C'est un petit livre sur la grande odyssée de l'humanité que l'auteur nous offre, un petit joyau qui retrace des milliers d'années de recherches, de vérités scientifiques changeantes, d'expériences, selon l'époque et le contexte, un recueil des meilleures - mais aussi des pires- explications autour du grand mystère de la vie.

On connaît tous la publicité avec la fameuse réplique « papa, comment on fait les bébés ? », et le père qui détourne l'attention du môme en lui servant un verre de lait. Peut-être aurions-nous dû lui mettre sous la main cet ouvrage de la collection « la connaissance est une aventure », car à coup sûr, chacun d'entre nous peut apprendre quelque chose.

livreJuliette Nouel-Rénier, retrace, dans une mise en page soignée, accompagnée de dessins humoristiques et de petits encarts détaillant des légendes, des expériences intéressantes, l'épopée de la connaissance scientifique en matière de fécondation. Du débat stérile entre Hippocrate (l'homme et la femme ont le même rôle à jouer dans la conception d'un enfant) et Aristote (infériorité de la femme, qui est un homme imparfait) qui a animé des siècles et des siècles, comment nos ancêtres ont-ils fait pour comprendre ? comment, milieu XVIIè, peut-on en venir à concevoir une théorie des œufs, qui assimilait les femmes... à des poules ? Comment Van Leeuwenhoek découvre-t-il les spermatozoïdes et pourquoi en a-t-il honte ? Quel rapport entre la science et des crapauds en caleçon ? (non, nous ne rêvons pas...)

Une manière ludique d'aborder la sexualité, ou d'en apprendre davantage sur l'histoire de celle-ci. Mais parce qu'il reste du mystère, Juliette Nouel-Rénier fait état des recherches actuelles sur le clonage, et sur l'énigme que reste la cellule.

Très bon ouvrage qui associe l'aspect didactique à l'atmosphère ludique ! A voir aussi dans la même collection, et du même auteur : « « comment l'homme a compris que le singe est son cousin », « comment l'homme a compris à quoi ressemble l'univers ».

références : Comment l'homme a compris d'où viennent les bébés - Juliette Nouel-Rénier Collection « la connaissance est une aventure » éditions Gallimard Jeunesse61pages, 7.50E

aucun commentaire - aucun rétrolien

Lire Plus : comment choisir un livre ?

         Bienvenue à tous sur LirePlus, votre blog de critiques littéraires, fait par et pour des lecteurs ! Le principe est simple : nous lisons des oeuvres, et nous vous en livrons une analyse, une vision d'ensemble, un avis subjectif. Cet espace n'a aucune vocation commerciale, notre objectif étant de partager notre passion des livres, ainsi que nos opinions. Car aussi bien que chaque livre est unique, chaque lecteur est unique. Et c'est ce qui fait de ce blog, nous l'espérons, un espace de dialogues, d'échanges interactifs.

         Maintenant que les présentations sont faites, entrons dans le vif du sujet ! On nous rabâche à longueur de temps qu'il faut lire...oui, mais lire quoi ? Quand on entre dans les grandes librairies dont il sera ici inutile de préciser des livres ! les noms, on se retrouve étouffé par toutes ces étagères bondées, ces livres sitôt rangés, sitôt oubliés...Que faire ? Prendre le premier livre de poche qui nous tombe dans les mains et fuir ?

         On peut dépenser de l'argent préalablement pour lire les grandes critiques, dans les magazines, mais on pourra leur reprocher parfois d'être élitistes, ou d'autres fois, d'être bien éloignées de notre désir de lecteur. On peut aussi écouter le bouche-à-oreille, mais un risque majeur existe : ne lire plus que du Anna Gavalda, Amélie Nothomb ou Houellebecq. Attention, on ne critique pas : à LirePlus on est les premiers à trouver du plaisir à lire de tels romans...mais il est nécessaire de lire également d'autres auteurs.

         Alors, une seule solution, gratuite : pourquoi ne pas suivre les carnets de lecture sur le net, qui abondent, sous forme de blogs ? Il en existe des milliers, il y en a bien un qui aura votre profil. C'est ainsi qu'on déniche les coups de cœur, les derniers livres qui font parler, mais surtout les découvertes ! Justement, sur LirePlus, on essaye de vous proposer des choses variées, des romans que les grands lecteurs détesteront, mais d'autres qui feront le bonheur des lecteurs occasionnels, des découvertes, des originalités...On lit tout ce qui nous plaît.

         Comment on choisit un livre ? Le titre est important, le résumé aussi en quatrième de couverture... Mais on fait comme tout le monde, on fouille le web à la recherche de la perle, du coup de coeur qui en aurait fait craquer plus d'un. Bouche à oreille, oreille à bouche.

         Il ne nous reste plus qu'à vous souhaiter une agréable visite sur notre site. Nous vous invitons à découvrir nos rubriques ainsi que nos petites surprises : une section 'spécial cuisine' : des chroniques culinaires (oui, on dévore les livres !) ainsi que 'lireplus junior', zone consacrée à nos lecteurs cadets !).
         Bonnes lectures...

        Vous aurez remarqué le manque de mises à jour...Le site n'est pas fermé, et continue de fonctionner, ne vous en faites pas ! Mais de nombreux changements sont intervenus dans la vie du webmaster, et comme vous le savez, LirePlus est, d'abord, une aventure humaine... Des études contraignantes, un déménagement, une nouvelle vie.... mais bientôt de nouvelles chroniques, avec toujours plus de découvertes et de bonnes surprises ! je vous dis à bientôt !!

                                                   lireplus   Sébastien L & toute l'équipe LirePlus

12 commentaires - aucun rétrolien

Sallie Bingham - Libertinages ***

 

           Sallie Bingham n'est pas une perverse, et elle ne pratique pas le voyeurisme. Il semblait essentiel de le préciser, en préambule, en vue du titre de son livre : Libertinages, et de sa couverture, où les couleurs ne sont pas les seules à être chaudes (...). Ses nouvelles ont la fraîcheur d'un soir d'été, au moment exact où l'on ne saurait dire si nous sommes en fin de journée ou en début de soirée : des instants de rupture, où tout bascule sans qu'on ne sache pourquoi, ni comment. Caroline rencontre un de ses étudiants, pour un petit travail saisonnier, et finit par coucher avec lui. Liz, très heureuse avec son mari Oliver, lui propose un "plan à trois" (formidable litote pour le titre "le grand lit"). Stanley, lui, découvre son plaisir dans le harcèlement moral, tandis que Rebecca quitte son mari, malade, pour vivre pleinement sa vie.

 libertinages           Mais qu'y a-t-il de commun entre eux ? Pour la plupart dans la force de l'âge, ils ont accumulé les déceptions, les frustrations, les désillusions. Mais ils gardent au fond d'eux leurs fantasmes, forgés par le temps, à travers le filtre du désir et de l'envie. C'est au moment du passage à l'acte que l'auteur saisit les pensées, les réflexions de ses personnages. Elle nous invite à nous questionner sur nos propres transgressions de la vie amoureuse, sur les sacrifices à faire pour combler réellement, dans toute son envergure, notre désir. En ce domaine, peut-on appliquer une morale ou faut-il laisser agir notre vil instinct animal ?

            Sallie Bingham aurait pu choisir d'être crue et de nous offrir un livre pornographique. Mais son objectif n'était visiblement pas de décrire les multiples facettes d'une vie sexuelle épanouie (voir pour cela le Kama Sutra et autres livres de référence...). L'auteur n'utilise pas les mots comme des signifiants : elle effleure leur sens, les caresse du bout des doigts, pour en faire ressortir des images, des odeurs. Le fruit semble ainsi avoir toute sa place dans l'ouvrage. Il reste en filigrane, comme le montre bien la nouvelle "les abricots".

                        " Plus tard Caroline se rappela la chair des abricots, leur légère granulosité, leur moiteur qui ne ruisselait pas comme la douceur des pêches mais absorbait, contenait. Elle se rappela l'aspect laineux de leur peau, leurs noyaux bruns, luisants et lisses. Elle se rappela la couture qui courait sur un côté de chaque noyau, elle se rappela le puissant arôme suave des abricots cuits corsé par l'odeur du vinaigre. Elle eût voulu savoir ce que les abricots avaient signifié, et continuaient à signifier [...] "

            Dans "le parfait refuge", ce sont les cerises qui servent de base à la narration. Les mots ne sont donc qu'un prétexte, qu'un pré-texte.

                        " Mais qu'en est-il de la couche sous-jacente aux mots - la couche lisse, ferme, tactile, qui lie deux êtres ensemble ? "

            Pour Sallie Bingham, l'image prime sur les mots. Elle nous parle de l'avant, de l'après. L'acte sexuel est préservé dans sa pureté car elle ne le soumet pas au sens approximatif du vocabulaire. L'auteur laisse notre imagination pour écrire la suite, si nous le désirons. En somme, nous devenons nous-mêmes personnages de son livre, en tant que "voyeurs". Une transgression autorisée par la littérature.

[références]

- Sallie Bingham Libertinages 

- editions Joelle Losfeld, 154p, 21€

- avril 2007, traduit de l'américain

3 commentaires - aucun rétrolien

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 | Page suivante