Samedi 15 Octobre 2005
Nulle part Yasmina Reza
Deuxième publication de Yasmina Reza cette année, avec « dans la luge d’Arthur Shopenhauer », cette « autobiographie », ou plutôt morceaux choisis de vie, « nulle part » est nourrie de réflexions et de constats autour de l’auteur et de sa famille. Nathan, son fils qu’elle voit désespérément grandir, ses parents qui ne viennent de nulle part finalement, ce qui aura pour effet qu’elle n’a pas de coin à elle, pas de « chez soi ». C’est aussi une réflexion sur le rapport entre son passé et ses écrits. Est-ce autobiographique, ou est-ce par pur hasard qu’on retrouve des concordances ? Telle est la question que se pose Yasmina Reza.
Si vous ne devez lire qu’un livre de Yasmina Reza sur les deux, choisissez plutôt « dans la luge d’Arthur Shopenhauer », à moins que vous préfériez les confessions à demi-mots, écorchées, elliptiques, avec un brouillard apparent qui cache un mystère encore plus grand.
nulle part Yasmina Reza
Albin michel 9€
78pages
notre avis : **Par Sébastien L., Samedi 15 Octobre 2005 à 16:53 GMT+2 dans romans
« Le maître de mon mari a étranglé sa femme, lui se contente de laisser sa main choir au bout de l’accoudoir, de façon lamentable et flétrie. Mon mari n’a pas de radicalité. C’est un disciple. La génération de mon mari a été écrasée par les maîtres ». Voilà la phrase qui pourrait au mieux résumer cette courte œuvre de Yasmina Reza, cette dramaturge qui connaît un succès confirmé dans le monde entier, auteur notamment de « Art », pièce absurde.
Ariel Chipman était professeur de philosophie, disciple de Spinoza. Puis, la vieillesse venue, le désespoir le gagne, et vite, il remet en cause sa vie intellectuelle. Devant le caractère morose de l’existence, devrions-nous pas être dans la « luge d’Arthur Shopenhauer ? ». Sa femme, Nadine, névrosée, s’attache à des détails qui lui permettent de ne pas plonger dans la folie, avec son mari. Autour de ce couple, un ami, Serge Othon Weil, se raconte, sa vie, ses critiques, pour donner un semblant de compagnie à ces deux êtres que plus rien ne semble retenir ensemble. Et puis, la psychiatre de conclure : « la frivolité nous sauve ».
Yasmina Reza se livre à un exercice de style réussi, celui de lier quatre personnages différents entre eux, avec leur identité propre, leurs obsessions, leurs questions existentialistes.
Dans la luge d’Arthur Shopenhauer Yasmina Reza
Albin Michel 9€
107pages
notre avis : ***
Doit-on encore présenter celle qui chaque année, sort un livre qui devient immédiatement un best-sellers avec une régularité déconcertante, et qui, telle une véritable star, a ses nombreux fans et ses (tout aussi nombreux ?) détracteurs ?
Cette année, Amélie Nothomb a décidé de frappé fort, et a –enfin- pris un risque, sortant un peu des chantiers battus qu’elle avait déjà foulé à de nombreuses reprises, menaçant de lasser. Là, elle aborde toujours ses thèmes de prédilection, à savoir la fascination face à la beauté, en mettant en avant, comme à chaque fois, deux personnages. Mais le contexte est tout autre : en effet, cette histoire d’amour se retrouve au cœur d’une nouvelle émission de télé-réalité, qui comme son nom l’indique, se déroule dans des « camps de concentration » reconstitués.
Ce roman pose donc une question d’ordre morale : a-t-on le droit de romancer la Shoah ? Peut-on délibérément poser les bases d’un roman sur un contexte historique effroyable ? Certains diront oui, d’autres non, et chacun a ses arguments.
Amélie Nothomb dénonce ici les ravages de la télé-réalité sur la société, l’impact des médias dans le mode de pensée des individus et le rôle –de moins en moins- défini de la politique dans l’établissement des valeurs morales.
Quoiqu’on en pense, c’est un roman fort –à tous les sens du terme-, qui tel un acide, nous attaque dès qu’on a mis les pieds dedans.
acide sulfurique Amélie Nothomb
Albin Michel 15.90€
193pages
notre avis : **
Premier roman de Matthieu Garrigou-Lagrange, Ensuite, avenue d’Auteuil est un roman polyphonique qui tourne cependant autour d’un protagoniste : Thomas, jeune adolescent plutôt laid, rejeté par ses camarades de classe. Alban, son frère, Cyprien, son meilleur (et seul) ami, Anne-Sylvie, sa mère, Franck, employé du bureau de tabac sont les autres personnages qui vivent avenue d’Auteuil, où il se passe bien des choses : ainsi, Anne-Sylvie tombera amoureuse de Franck, malgré leurs différences flagrantes, Cyprien découvrira son homosexualité, Alban, à force de jouer avec les limites, se trouvera confronté à un destin terrifiant et l’employé du bureau de tabac devra apprendre à gérer une vie désillusionnée.
Matthieu Garrigou-Lagrange utilise le procédé de Choderlos de Laclos avec Les liaisons dangereuses pour faire ses propres constats : celui d’une société où prône la beauté physique avant le mérite personnel, une société inégalitaire qui oublie ceux qui souffrent et passe sous silence les difficultés de vivre au quotidien pour des jeunes qui n’ont aucun repère.
Un premier roman intéressant, personnel, sensible.
Ensuite, avenue d’Auteuil Matthieu Garrigou-Lagrange
Albin Michel 16€50
Env. 250pages
Notre avis : **
Après Respire , Anne Sophie Brasme livre un second roman, capo qu’elle passe aisément. Roman dans la veine nostalgie-déprime qui semble gagner chaque année un peu plus de terrain dans l’édition, il se démarque par l’originalité du style et par ses personnages, dont l’auteur maîtrise totalement la finesse. Joachim, un photographe fasciné par la laideur, passe son temps à prendre des photos de tous les « monstres de la nature » qu’ils croisent et qui acceptent, par narcissisme ou désespoir de cause, d’être pris pour modèle. C’est par une petite annonce qu’il rencontre Marica, jeune employée de librairie qui présente une difformité au niveau de la bouche. Mais ce qui semble repousser au premier abord finit par devenir une obsession pour le pseudo-photographe. Le dualisme beauté | laideur, très présent dans l’œuvre de Nothomb est parfaitement saisi par Anne-Sophie Brasme. Les personnages, désespérés, perdus dans un monde qui ne leur laisse aucune place, parce qu’ils ne correspondent pas aux clichés des modèles dans les magazines, finissent par tomber amoureux, puis par se perdre.
Un roman très réussi, qui se lit d’une traite, alternant deux points de vue. D’une part, celui du photographe, via son journal intime, et de l’autre, celui de Marica, par ses réflexions et son parcours. Anne-Sophie Brasme est un réel espoir du roman français.
Le carnaval des monstres Anne-Sophie Brasme
Editions Fayard, 17€
225 pages.
Notre avis : ***





