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Yasmina Reza ? Le dieu du carnage ****

Yasmina Reza fait des prolongations. Après Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, et Nulle part l'année dernière, elle revient cette année avec une nouvelle pièce dans la même veine que les précédentes, le dieu du carnage.

L'histoire est toujours celle de nos quartiers, de nos villes, de nos vies, que l'auteur décortique, comme une sociologue, pour en tirer la sève. Et la sève ne ment pas. Le dieu du carnage met en scène quatre personnages, deux couples, la quarantaine bien sonnée, parents, dont les enfants se sont bagarrés. Puisqu'« il existe encore un art de vivre ensemble », les Houllié et les Reille vont tenter de trouver une conciliation pour faire de cet incident mineur le prétexte à un discours moralisateur.

Mais bien vite, la politesse qui a prévalu jusqu'alors, dépassée par une honnêteté accusatrice, fait déraper la situation. Alain ne semble pas du tout intéressé par la rencontre et passe son temps au téléphone, Véronique cache son profond mépris à travers son Q.I. qui la rend arrogante, malgré ses airs apaisants : « nous avons la faiblesse de croire aux pouvoirs purificateurs de la culture ».

Et puis finalement, les enfants sont oubliés, ou plutôt ils sont le support d'une polémique, comme si leurs comportements déterminaient la façon de vivre de leurs parents. Bien vite, la discussion dévie cers l'utilité ou non de la morale, de la civilité « Est-ce qu'on s'intéresse à autre chose qu'à soi-même ? ». Alain déconcerte Véronique par ses théories contraires à son art de vivre : « je crois au dieu du carnage. C'est le seul qui gouverne, sans partage, depuis la nuit des temps ». C'est un combat à armes blanches qui s'impose, une bataille d'idées, de conceptions antagonistes jetées à la figure de l'Autre. Il n'y a plus de gêne, plus d'honnêteté ni de politesse. Seulement l'individu réduit à lui-même qui croit qu'il peut sauver ses idéaux, voire les imposer aux autres.

Les parents, qui ont voulu moraliser une bagarre physique, se jettent à cœur joie dans un big bang intellectuel qui fait exploser les ego.

Yasmina Reza n'a pas fini de jouer sur les rapports humains. Donnez lui une situation anodine, elle vous la servira sur un plateau sous forme de réflexion philosophique profonde. A travers la frivolité perce un désenchantement né de l'observation des individus. Si c'est le prix à payer pour que « la philosophie redevienne ce qu'elle a toujours été : un art de vivre * », il faut tout de même tenter, et Mme Reza s'y essaye avec brio.

 

* dans une interview du magazine littéraire LIRE

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Yasmina Reza - Art ****

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Yasmina Reza, est, nous l'avons déjà dit, l'une des dignes héritières de l'esprit Ionescoïen -si je peux me permettre le néologisme-. Si elle a publié quelques récits et romans (dont nulle part et dans la luge de Schopenhauer, voir nos critiques), le plus gros de son oeuvre concerne le théâtre. Et "art" est l'une de ses pièces les plus magistrales.

L'histoire est simple. Trois personnes, amies. Un tableau d'art contemporain. Blanc. Cher. Serge, un médecin dermatologue, et Marc, ingénieur dans l'aéronautique s'opposent complètement sur le point de vue de l'acquisition d'une telle oeuvre (autrement appelée "la merde", par Marc). Et Yvan, le tiers, tente de réconcilier les deux protagonistes, dont la rupture s'annonce de plus en plus évidente. Tentative vaine. Le rapport humain se brise sur un fait inéluctable : les deux hommes s'enferment de plus en plus dans leurs convictions, rendant tout dialogue impossible. " tu es comme dans les sables mouvants plus tu cherches à t'extraire, plus tu t'enfonces".

C'est aussi une réflexion sur l'art, sur son utilité, sa finalité. "tu as dit modernissime, comme si moderne était le nec plus ultra du compliment. Comme si parlant d'une chose, on on ne pouvait dire plus haut, plus définitivement haut que moderne". Ressentir des sensations face à un tableau, est-ce le considérer comme artistique, ou est-ce une illusion naïve ? Yasmina Reza propose des pistes, en exposant les points de vue, sans prendre parti. En effet, Serge, attiré par le moderne, n'est pas exempt de critiques : lui aussi reste enfermé dans ses convictions, jusqu'au bout, jusqu'au dernier mensonge, où il laisse son ami gribouiller le tableau avec un feutre en sachant qu'il pourra rattraper l'erreur.

Si cette pièce s'inscrit dans la thématique absurde, elle en sort aisément, en restant balisée par les codes du théâtre. Le talent de Reza est d'allier au côté absurde de l'existence (une amitié qui dégénère à cause d'une différence de point de vue sur un tableau...) une réflexion humaniste. La collection de Magnard propose judicieusement un dossier sur le contexte littéraire et artistique, ainsi que des extraits de vaudevilles.


[références]
Yasmina Reza - Art Magnard, collection "classiques & contemporains" 82pages (+ dossier), 1994

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Jean Anouilh - Becket ou l’honneur de Dieu ***

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Scripto, la collection de Gallimard Jeunesse, réédite une des pièces de Jean Anouilh, connue surtout pour sa réactualisation d’"Antigone". Il s’agit là de « Becket ou l’honneur de Dieu ». La symbolique de toute l’histoire tient sur la couverture : une poignée de main fraternelle, amicale. Mais éphémère, portée par les circonstances. Anouilh nous transporte dans l’Histoire moderne de l’Angleterre, quelques temps après que les Normands, dont Guillaume le Conquérant, se soient appropriés les terres. Henri II se lie d’amitié pour Becket, un gentilhomme, un « Saxon » à son service. Mais l’affection ne peut s’entretenir lorsqu’elle est pervertie par l’orgueil et le pouvoir. « c’est une bête familière, vivante et tendre. Elle semble n’avoir que deux yeux toujours posés sur vous et qui vous réchauffent. On ne voit pas ses dents. Mais c’est une bête qui a une particularité curieuse, c’est quand elle est morte qu’elle mord ».

En effet, le roi d’Angleterre, après la mort du grand Archevêque, voit l’occasion rêvée de contrôler l’Eglise en confiant le poste à Becket. Celui-ci, contraint, accepte sa fonction. Mais bien vite, il est rattrapé par celle-ci, et découvre « l’honneur de Dieu », qui ne peut s’abaisser à la corruption.

Blessé dans son orgueil, Henri fera tout pour pourchasser son meilleur ennemi, oscillant entre amour et haine, faisant usage de toute l’hypocrisie dont il est capable.


Le dramaturge navigue dans le temps et l’espace, nous emmenant toujours où il veut, sur le trône du Roi, dans une cathédrale ou même dans une cabane perdue dans les bois. Il utilise également toutes les tonalités dont il dispose, conférant à la pièce une dimension tragi-comique. L’acte 2, où il dresse le portrait satirique des barons, « un baron qui se pose des questions est un baron malade » fait irrémédiablement penser à la peinture des courtisans que dresse La Bruyère dans Les Caractères. Autre temps, pas forcément autres mœurs !

Le thème des sentiments est abordé avec simplicité mais profondeur « –Pourquoi mets-tu des étiquettes sur tout, pour justifier tes sentiments ? – Parce que sans étiquettes, le monde n’aurait plus de forme, mon prince. » « tout s’oublie à vivre » « la sincérité est un calcul comme un autre ».

C’est aussi au conflit Eglise-Etat auquel Anouilh tend un miroir. Et le portrait qui se dresse alors n’est pas beau à voir «Dieu avec le roi ? ça n’arrive jamais. Une fois par siècle, au moment des croisades, quand toute la chrétienté crie : « Dieu le veut ! ». Les personnages ecclésiastiques de la pièce sont pour la plupart corrompus, et ne sont pas animés d’une foi inébranlable. Mais on ne peut pas faire l’éloge du peuple, qui lui-même se réfugie dans la fonction religieuse pour échapper à son statut de sujet.

Et puis, ce livre délivre aussi une leçon de vie, un espoir : celui du courage face à la force, celui de la volonté face à la résignation « c’est bon […] de se dire qu’on est un petit grain de sable, c’est tout, mais qu’à force de mettre des grains de sable dans la machine, un jour, elle grincera et elle s’arrêtera ».


Petit bémol cependant, la réédition étant dans une collection jeunesse, il manque un petit annexe de lexique, répertoriant les termes de religion ou d’époque qu’emploie Anouilh à de multiples reprises. Mais les jeunes s’en sortiront aisément armés d’un dictionnaire !

Il est des ouvrages, dans la littérature, qui méritent, même plusieurs décennies après leur publication, qu’on parle encore d’eux, même s’ils ne sont pas à proprement parler de grands chefs d’œuvres. Becket ou l’honneur de Dieu méritait bien d’être dépoussiéré, tant son caractère intemporel apparaît au fil des pages.

[les dernières pages] à ne pas lire si vous souhaitez lire l’ouvrage

Au comble de l’hypocrisie, alors qu’il en est l’investigateur, Henri II fait mine de ne pas savoir qui sont les assassins de Becket. La pièce s’achève ainsi, sur l’hypocrisie du Roi, perverti par le pouvoir ; et sur la mort de l’amitié, corrompue par l’ego, la vanité et le pouvoir.

[références]
Becket ou l’honneur de Dieu Jean Anouilh Scripto Gallimard Jeunesse 2006 août 2006 200pages, 9.50€

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Huis Clos| les mouches (J.P Sartre)

L’enfer, c’est les Autres. La Réplique de Garcin, à la fin de Huis clos restera culte. Jean-Paul Sartre dresse un portrait peu élogieux de l’humanité, réduite à un désir de plaire et à des envies destructives sur les autres.

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Le silence (N.Sarraute)

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Drôle de pièce de théâtre où six personnages tournent autour d'un autre, qui garde obstinément le silence. Cherchant à comprendre, ils se perdent dans des explications absurdes rythmées par la gène engendrée par le silence qui peu à peu devient pesant, destructeur. Le mutisme exploité au théâtre est un véritable défi, un parfait paradoxe. Les personnages sont ici déshumanisés, en dehors de tout lien social, désigné seulement par des lettres et des chiffres, pour mieux que l'on s'identifie, parce que ces gens qui veulent expliquer sans comprendre, ces individus plongés dans la comédie sociale, c'est nous. Nathalie Sarraute nous plonge dans une courte pièce au fond des conventions relationnelles engendrées par notre nature humaine.
Le silence Nathalie Sarraute Folio théâtre, n°5, 93pages

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