Jeudi 24 Mai 2007
Yasmina Reza ? Le dieu du carnage ****
Par Sébastien L., Jeudi 24 Mai 2007 à 02:08 GMT+2 dans théâtre
Yasmina Reza fait des prolongations. Après Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, et Nulle part l'année dernière, elle revient cette année avec une nouvelle pièce dans la même veine que les précédentes, le dieu du carnage.
L'histoire est toujours celle de nos quartiers, de nos villes, de nos vies, que l'auteur décortique, comme une sociologue, pour en tirer la sève. Et la sève ne ment pas. Le dieu du carnage met en scène quatre personnages, deux couples, la quarantaine bien sonnée, parents, dont les enfants se sont bagarrés. Puisqu'« il existe encore un art de vivre ensemble », les Houllié et les Reille vont tenter de trouver une conciliation pour faire de cet incident mineur le prétexte à un discours moralisateur.
Mais bien vite, la politesse qui a prévalu jusqu'alors, dépassée par une honnêteté accusatrice, fait déraper la situation. Alain ne semble pas du tout intéressé par la rencontre et passe son temps au téléphone, Véronique cache son profond mépris à travers son Q.I. qui la rend arrogante, malgré ses airs apaisants : « nous avons la faiblesse de croire aux pouvoirs purificateurs de la culture ».
Et puis finalement, les enfants sont oubliés, ou plutôt ils sont le support d'une polémique, comme si leurs comportements déterminaient la façon de vivre de leurs parents. Bien vite, la discussion dévie cers l'utilité ou non de la morale, de la civilité « Est-ce qu'on s'intéresse à autre chose qu'à soi-même ? ». Alain déconcerte Véronique par ses théories contraires à son art de vivre : « je crois au dieu du carnage. C'est le seul qui gouverne, sans partage, depuis la nuit des temps ». C'est un combat à armes blanches qui s'impose, une bataille d'idées, de conceptions antagonistes jetées à la figure de l'Autre. Il n'y a plus de gêne, plus d'honnêteté ni de politesse. Seulement l'individu réduit à lui-même qui croit qu'il peut sauver ses idéaux, voire les imposer aux autres.
Les parents, qui ont voulu moraliser une bagarre physique, se jettent à cœur joie dans un big bang intellectuel qui fait exploser les ego.
Yasmina Reza n'a pas fini de jouer sur les rapports humains. Donnez lui une situation anodine, elle vous la servira sur un plateau sous forme de réflexion philosophique profonde. A travers la frivolité perce un désenchantement né de l'observation des individus. Si c'est le prix à payer pour que « la philosophie redevienne ce qu'elle a toujours été : un art de vivre * », il faut tout de même tenter, et Mme Reza s'y essaye avec brio.
* dans une interview du magazine littéraire LIRE






