Sallie Bingham n'est pas une perverse, et elle ne pratique pas le voyeurisme. Il semblait essentiel de le préciser, en préambule, en vue du titre de son livre : Libertinages, et de sa couverture, où les couleurs ne sont pas les seules à être chaudes (...). Ses nouvelles ont la fraîcheur d'un soir d'été, au moment exact où l'on ne saurait dire si nous sommes en fin de journée ou en début de soirée : des instants de rupture, où tout bascule sans qu'on ne sache pourquoi, ni comment. Caroline rencontre un de ses étudiants, pour un petit travail saisonnier, et finit par coucher avec lui. Liz, très heureuse avec son mari Oliver, lui propose un "plan à trois" (formidable litote pour le titre "le grand lit"). Stanley, lui, découvre son plaisir dans le harcèlement moral, tandis que Rebecca quitte son mari, malade, pour vivre pleinement sa vie.
Mais qu'y a-t-il de commun entre eux ? Pour la plupart dans la force de l'âge, ils ont accumulé les déceptions, les frustrations, les désillusions. Mais ils gardent au fond d'eux leurs fantasmes, forgés par le temps, à travers le filtre du désir et de l'envie. C'est au moment du passage à l'acte que l'auteur saisit les pensées, les réflexions de ses personnages. Elle nous invite à nous questionner sur nos propres transgressions de la vie amoureuse, sur les sacrifices à faire pour combler réellement, dans toute son envergure, notre désir. En ce domaine, peut-on appliquer une morale ou faut-il laisser agir notre vil instinct animal ?
Sallie Bingham aurait pu choisir d'être crue et de nous offrir un livre pornographique. Mais son objectif n'était visiblement pas de décrire les multiples facettes d'une vie sexuelle épanouie (voir pour cela le Kama Sutra et autres livres de référence...). L'auteur n'utilise pas les mots comme des signifiants : elle effleure leur sens, les caresse du bout des doigts, pour en faire ressortir des images, des odeurs. Le fruit semble ainsi avoir toute sa place dans l'ouvrage. Il reste en filigrane, comme le montre bien la nouvelle "les abricots".
" Plus tard Caroline se rappela la chair des abricots, leur légère granulosité, leur moiteur qui ne ruisselait pas comme la douceur des pêches mais absorbait, contenait. Elle se rappela l'aspect laineux de leur peau, leurs noyaux bruns, luisants et lisses. Elle se rappela la couture qui courait sur un côté de chaque noyau, elle se rappela le puissant arôme suave des abricots cuits corsé par l'odeur du vinaigre. Elle eût voulu savoir ce que les abricots avaient signifié, et continuaient à signifier [...] "
Dans "le parfait refuge", ce sont les cerises qui servent de base à la narration. Les mots ne sont donc qu'un prétexte, qu'un pré-texte.
" Mais qu'en est-il de la couche sous-jacente aux mots - la couche lisse, ferme, tactile, qui lie deux êtres ensemble ? "
Pour Sallie Bingham, l'image prime sur les mots. Elle nous parle de l'avant, de l'après. L'acte sexuel est préservé dans sa pureté car elle ne le soumet pas au sens approximatif du vocabulaire. L'auteur laisse notre imagination pour écrire la suite, si nous le désirons. En somme, nous devenons nous-mêmes personnages de son livre, en tant que "voyeurs". Une transgression autorisée par la littérature.
[références]
- Sallie Bingham Libertinages
- editions Joelle Losfeld, 154p, 21€
- avril 2007, traduit de l'américain