Haruki Murakami - Le passage de la nuit ***
TOKYO BY NIGHT
Murakami, avec Le passage de la nuit, réalise plutôt qu’écrit un roman qui nous entraîne jusqu’à Tokyo pour suivre les péripéties nocturnes d’une jeune adolescente mystérieuse, qui, alors qu’elle attend le premier train du matin, va rencontrer des personnages plus insolites les uns que les autres. Et au fur et à mesure que l’obscurité s’approfondit, secrets et non-dits apparaissent au grand jour...
Scènes de nuit
Mari Assaï a fui de chez elle, et décide de
passer la nuit dans un bar, à lire, à fumer et boire du café. Mais Takahashi,
un jeune musicien qui l’a reconnue, deux ans après leur première rencontre,
décide de s’asseoir à côté d’elle, et d’engager la conversation, alors que la
nuit commence à s’installer sur Tokyo… Toasts grillés, cafés brûlants, Godard
et le jazz sont au
menu de leur discussion, qui reste au premier abord superficielle,
feutrée, comme voilée par un masque de pudeur.
Mais plus les heures défilent, plus la nuit devient opaque, plus le dialogue s’étoffe. Les deux passagers de la nuit se confient l’un l’autre, dévoilant une part de leur mystère. Takahashi se considère comme un orphelin, un bon musicien, mais manquant de créativité, un homme qui s’interroge sur la valeur d’une civilisation qui ne sait même pas faire cuire des toasts selon ses envies, un étudiant qui prend enfin conscience de lui-même, et décide de travailler pour s’accorder « une vie moyenne ». Mari, elle, se voit comme l’antagonisme de sa sœur aînée, Eri, malgré leur seule syllabe de différence. Eri, la Blanche-Neige magnifique, adulée pour sa beauté, mannequin pour des magazines de mode. Elles ont beau avoir grandi dans le même foyer, leurs mondes sont complètement différents, et au fur et à mesure, se sont dissociés, jusqu’à ne plus jamais s’effleurer.
Pendant ce temps, la sœur aînée, elle, est plongé dans un sommeil profond, proche du coma. Rien ne semble pouvoir la perturber, et pourtant, on sent, avec l’auteur, l’imminence d’un bouleversement. Quelque chose qui arrive.
Peu à peu, on comprend vite que si Mari a fui sa maison, c’est parce qu’elle ne supporte plus de voir Eri dormir, depuis plus de deux mois. Sa relation avec sa sœur s’étant dégradée, elle voulait se retrouver seule avec la nuit pour ne pas avoir à affronter le sommeil, difficile à trouver depuis le semi-coma d’Eri.
Les minutes passent, et
le temps qui s’écoule inexorablement semble réactiver la mémoire, ce « carburant »
indispensable à la bonne santé mentale de l’Homme. Grâce aux rencontres qu’elle
fera durant la nuit, Mari se remémore les moments agréables passés avec sa sœur,
et tente de
comprendre comment elle a pu en arriver là.
Ecrans
Ce qu’il y a d’extraordinaire chez Murakami, c’est cette capacité à faire de nous de simples spectateurs, comme si on regardait un écran de télévision. Sans possibilité de zapper. Notre œil devient « caméra suspendue en l’air », nous voyons tout, de notre regard qui forme un point de vue idéal, sans possibilité d’intervenir, puisque c’est la nuit, et elle seule, qui pourra influencer sur le destin des personnages. « La nuit possède une horloge différente ».
Cette caméra est flexible, elle change les prises de vue, passe à travers les murs et les portes, peut se positionner n’importe où, même au-dessus de l’atmosphère, pour nous permettre de contempler ce spectacle cinématographique qu’est la nuit. L’auteur nous ajoute même une bande originale des plus douces, du jazz, de la musique classique, une répétition de musiciens.
L’auteur japonais abolit la frontière entre réel et irréel, rêve et réalité, mensonge et vérité. La nuit, tout devient possible. Qu’Eri passe un écran de télévision, et se matérialise de l’autre côté, ou que Mari se regarde dans le miroir qui retient son reflet, on évolue dans un monde où il n’y a plus de barrières, puisque notre œil est caméra. La frontière entre les heures devient de plus en plus indistincte, avec les chapitres qui s’accélèrent à la fin, celle entre les différents mondes s’amenuise.
Superficialité urbaine
Central dans le roman, l’un des décors les plus significatifs est le love-hotel, dirigé par une ancienne catcheuse, où les hommes viennent chercher un peu de réconfort, ou les couples s’amuser quelques heures. L’Alphaville, comme inspiré du film de Godard, ce monde où les sentiments sont inhibés, où la superficialité triomphe du romantisme.
A la lecture de Le Passage de la nuit, on a également cette impression de manque de profondeur. Il est des personnages qui auraient pu se rencontrer, mais non. Il y a des anecdotes dont on ne saura rien, des confidences faites qu’à moitié. Les théories les plus audacieuses, comme celle où Takahashi compare le système judiciaire à un gigantesque poulpe, faisant référence au Procès de Kafka, côtoient les discours terre-à-terre sur la gastronomie et la santé.
A la fin, Tokyo-nuit s’apprête à se réveiller, à redevenir un gigantesque monstre urbain, seulement traversé par le passage de la nuit mais « la lumière abondante du matin nettoie le monde de fond en comble ».
Un roman cinématographique en forme de conte initiatique, où l’onirisme côtoie une réalité plus sombre. Après le générique, on a un mal fou à se décoller de son siège.
[ références ]
Haruki Murakami, Le passage de la nuit, 10|18 éditions, 2008, 230pages.
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Ys dit | J'ai beaucoup aimé "Kafka sur le rivage" mais quand j'ai voulu poursuivre ma découverte de cet auteur avec "Saules aveugles, femme endormie" : grosse déception ! Ce livre dont tu parles a l'air beaucoup plus proche de son univers onirique et urbain qui m'a tant plu |
Sybilline dit | Si l'intrigue que présente ton billet possède beaucoup d'aspects attrayants, j'éprouve cependant une légère appréhension à lire ta remarque sur le côté "cinématographique" du livre. Ce côté très visuel ne se fait-il pas, comme c'est souvent le cas, au détriment de la qualité d'écriture? |
Sébastien L. dit | @ Ys: c'est mon premier livre de Murakami, j'en suis donc vite tombé amoureux! Je pense aussi essayer de lire prochaine "Kafka sur le rivage" que j'ai dans ma Pal depuis quelques mois...En vaut-il la peine? Deux nouveaux livres de Murakami sont publiés chez 10|18 au mois d'avril, je pense, dont un recueil de nvelles. bonnes lectures! @ Sybilline: l'écriture cinématographique ne se fait pas au détriment de l'écriture, même s'il ne faut pas t'attendre à un pur chef d'oeuvre. Ce livre raconte "le passage de la nuit", qui se caractérise surtout par des confidences, des non-dits, des secrets dévoilés. L'aspect cinématographique est seulement le style utilisé pour décrire la plupart des "décors", ainsi que pour parler de tout ce qui touche à l'onirisme dans ce roman. Tu peux vite t'en faire une idée, c'est un roman court qui ne demande que quelques heures de concentration! Bonnes lectures! |
Florinette dit | Très bon billet qui me replonge dans l'ambiance du livre. Tu n'as pas commencé par son meilleur, car pour moi le livre le plus abouti de cet auteur reste "Kafka sur le rivage" ! |
Julien dit | Encore un excellent commentaire qui me donne envie de lire Murakami. J'ai choisi "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" dans le cadre d'un challenge, mais je sens d'ores et déjà que cet auteur va me plaire. J'aime beaucoup l'idée du "Passage de la nuit"... |
Ameleia dit | Bravo pour ces fines analyses. ce roman est en effet un peu moins dense. Mais l'effet de Fascination est tout de même à l'oeuvre |
Sébastien L. dit | @ Florinette: Je n'ai pas l'intention de m'arrêter là avec Murakami, puisque j'ai prévu de lire les deux nouveaux livres qui paraissent bientôt chez 10|18 (si tout va bien), ainsi que "kafka sur le rivage", même si ce n'est pas pour tout de suite! @ Julien: merci et j'attends de lire ta chronique sur ce livre. Le titre m'intrigue beaucoup, même si c'est un peu le cas pour tous les Murakami! @ Ameleia: En effet, on peut parler de fascination, le terme n'est pas trop fort, pour caractériser Murakami, qui, j'en suis sûr, deviendra un classique pour les générations à venir! bonnes lectures à tous! |
Cyrille dit | Pour ma part, j' ai découvert Murakami en 2006 par son sublime " Kafka sur le rivage " : ce fut un véritable choc ! Depuis lors, j' ai vite voulu dévorer tous les autres opus parus en France. Je n' ai été " déçu " ( si l' on peut dire ) que par son " Au sud de la frontière, à l' ouest du soleil " que j' ai subjectivement trouvé moins intéressant. |
Sébastien L dit | @ Cyrille: merci beaucoup pour ce commentaire très sympathique. Comme je l'ai dit un peu plus haut, c'est mon premier Murakami, mais pas le dernier, puisque deux autres, qui viennent de paraître en poche chez 10|18, sont déjà au sommet de ma pile |
Cyrille dit | Ce sera avec plaisir, Sébastien ! |
Sébastien L. dit | Ravi de t'accueillir ici! Si tu lis beaucoup et que tu as un peu de temps pour écrire, tu peux m'écrire un mail si tu le souhaites: après avril, je vais ouvrir LirePlus à d'autres rédacteurs, il faut que je publie un avis, d'ailleurs. Une rubrique adaptation cinématpgraphique va bientôt ouvrir (chut c'est une surprise!) et je commence une rubrique sur l'actu littéraire (salons, phénomènes etc..) Je vais faire un tour sur ton blog!a+ |
Hambre dit | Rebonjour,je visite ton site qui est je dirais parfait, complet et super intéressant. Merci pour ce billet. Je suis une fan du Japon (j'apprends le japonais depuis 2 ans) et là je vais de ce pas acheter ce livre dont le résumé m'a plu. Cela me permettra de connaître un peu plus cet auteur. |

j'en parlerai très prochainement, en espérant avoir une nouvelle fois votre opinion. ![Philippe Besson - un homme accidentel [coup de coeur]](/mini/134855?p=/romans/romans2008/unhoaccidentel.jpg)








