Interview de Stéphanie Hochet
Elle a publié pendant la rentrée littéraire 2007 un roman choc, dont la morale pourrait être "il faut guérir le mal par le mal". Amélie Nothomb en a fait un véritable coup de coeur, et a même publié un billet sur Libé ("Führer de son corps"). Stéphanie Hochet, qui prépare déjà un nouveau livre, répond à nos questions... Rencontre avec une femme qui aime torturer son lecteur...
1 /// En exergue de votre roman, vous placez une célèbre citation de Nietzsche : « l'homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme - une corde au-dessus d'un abîme. » Pensez-vous que Karl Vogel, le héros de je ne connais pas ma force, perde l'équilibre sur cette corde ?
Que représente la corde dans la citation de Nietzsche ? L'existence humaine, un mélange d'idées et d'actions sur laquelle chacun est libre d'évoluer, d'avancer vers la civilisation, ou de reculer, de retourner vers des références primitives. Le problème avec le jeune Karl c'est qu'il est difficile d'estimer sa liberté puisque sa maladie et son vécu dans sa famille l'ont poussé vers les extrêmes. Karl agit selon les dogmes d'une idéologie extrémiste qu'il se forge tout seul mais qui est aussi largement influencée par son éducation. Dans le livre, il avance du côté de « la bête » pour reprendre les termes du philosophe et c'est quand il prend conscience que le seul être sensé incarner les valeurs guerrières qui sont le siennes contredit son idéologie de la mort en réclamant des soins palliatifs comme n'importe quelle victime supposée inférieure que le garçon se sent « tomber dans l'abîme ». Il y tombe...et remonte sur le fil de la vie.
2 /// Le thème de la violence est très présent dans cet ouvrage. Violence des comportements, mais aussi rage de s'en sortir. Alors "Guérir le mal par le mal"... est-ce un mal ?
Je ne traite pas de « violence gratuite » dans mes livres. Quand mes personnages se livrent à la rage, c'est qu'ils se battent pour leur survie. On se situe alors « par delà le bien et le mal » pour reprendre une expression de ce cher Friedrich.
3 /// A un moment donné, Karl se réfugie dans le mutisme pour mieux contrôler la situation. Le silence est-il le meilleur des remèdes face à l'incompréhension des autres, comme le laisse comprendre Nathalie Sarraute dans sa pièce de théâtre "le silence"?
Le silence n'est pas un acte de faiblesse, c'est parfois la seule réponse (momentanée) quand on fait face à un abus de pouvoir. Se taire c'est aussi rejoindre la résistance, la force, ou alors, c'est au moins le signe qu'on se contrôle, ce qui n'est pas donné à tout le monde, si on suit l'actualité (...).
4 /// Diriez-vous que Karl pourrait être l'archétype du membre d'un groupuscule nazi, inspiré par la violence, dominé par un instinct de conservation qui élimine les plus faibles de sa sphère ?
Non, Karl n'est pas l'archétype du jeune néo-nazi car il n'est pas un suiviste. C'est un jeune idéologue qui s'invente des principes, veille à les suivre et cherche à convaincre les autres, c'est un personnage mentalement actif, pas un suiviste - même s'il rejoint dans ses réflexions un fascisme classique.
5 /// L'avis de Karl sur l'ouvrage de Erich Maria Remarque, A l'ouest rien de nouveau, est plutôt négatif... Est-ce également votre opinion ?
A l'ouest rien de nouveau est un livre bouleversant qui rapporte la réalité de la guerre de 1914. Karl ne peut l'accepter puisqu'il y est question de la laideur palpable du conflit.
6 /// De "Moutarde douce" à "Je ne connais pas ma force", avez-vous eu un fil conducteur ?
Je ne suis pas le mieux placée pour en faire état mais certains thèmes reviennent sans doute dans mes romans : la lutte par rapport à son milieu, la volonté de puissance...il y en a sûrement d'autres.
7 /// Vous prenez toujours le soin de vous montrer distante avec vos personnages, ce qui renforce d'autant plus l'impact sur le lecteur, estomaqué par tant d'objectivité. Est-ce une manière pour vous même de continuer à écrire sur des thèmes malsains, violents, sans être trop impliquée dans la vision qu'a le personnage de la vie, ou de la société ?
Je crois que si on veut aller au cœur d'un personnage, il faut savoir le regarder avec distance. C'est très important pour le ton, et dans l'optique d'approcher la vérité de quelqu'un. Je n'aime pas que les écrivains s'attendrissent sur les personnages ou sur eux-mêmes avec toute la commisération du monde. Selon moi, ils cessent alors de jouer leur rôle, ils flagornent.
8 /// Préparez-vous un nouveau roman ? Pouvez-vous nous en dire plus sur celui-ci ?
Je travaille sur un nouveau roman, en effet, mais je ne préfère pas en parler pour l'heure.
9 /// Parlons des livres ! Quel est votre livre de chevet en ce moment ?
Je lis avec beaucoup d'intérêt le livre de Pierrette Fleutiaux : La saison de mon contentement, Une Vie de Simone Veil, et Les frères Karamasov - je suis depuis quelques temps dans une période de lecture russe.
10 /// On a l'habitude de demander aux écrivains quels sont leurs auteurs préférés, et les livres qui les ont marqués... ne dérogeons pas à la règle !
Il y en a eu beaucoup. Dès le début de l'adolescence : Colette, Balzac, Zola. Puis Baudelaire, Shakespeare, Yourcenar. Vers 20 ans : Céline, T.S Eliot. Il y a deux ans, le Littell a été un choc. Ce n'est pas exhaustif.
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Par Sébastien L., Vendredi 11 Avril 2008 à 07:58 GMT+2 dans Lire (encore) plus (article, RSS)







