Tatiana de Rosnay - Elle s'appelait Sarah [coup de coeur]
En 1995, Jacques Chirac est le premier président de la république à reconnaître le rôle de l'Etat français dans la déportation de milliers de juifs vers les « camps de la mort » pendant la deuxième guerre mondiale.
Dix ans plus tard, on commémore leur libération, avec une cérémonie sobre et émouvante : six décennies après, on se souvient de l'horreur, de la monstruosité d'une solution finale visant à exterminer un peuple au nom d'une idéologie.
En 2002, Tatiana de Rosnay commence l'écriture de son roman Elle s'appelait Sarah, dans sa langue maternelle, l'anglais. Les droits de cet ouvrage sont alors vendus dans 18 pays différents, de l'Allemagne aux Etats-Unis. Et pourtant, rien ne le destinait au succès fulgurant qu'il connaît actuellement.
L'auteur a en effet eu beaucoup de mal à trouver preneur. Est-ce parce que Elle s'appelait Sarah s'attaque à une période sensible de l'histoire française ? Est-ce parce qu'on s'attendait à un rejet de la part du public, qui eût préféré ne rien savoir ? C'est à la maison d'édition Héloïse d'Ormesson que revient le mérite de publier l'ouvrage.
Tatiana de Rosnay écrit en effet un livre bouleversant « qui participe du devoir de mémoire ». Deux voix se croisent dans la narration : celle de Julia Jarmond, journaliste américaine, chargée de couvrir la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv pour un magazine destiné aux expatriés, et celle, en décalage, de Sarah, je
une enfant juive, qui n'avait rien demandé à personne et qui se retrouve brutalement plongée en ce sombre mois de juillet 1942. Le 16, l'Etat français réalise l'impensable en appliquant la décision de déporter plus de 13.000 juifs (dont 4.000 enfants !) vers les camps de la mort. Sarah et sa famille en font parti.L'œuvre a la force d'un témoignage et la portée émotive d'une fiction. Si nous sommes en droit de nous poser la question « Tatiana de Rosnay avait-elle le droit de romancer de tels événements ? », nous répondrons unanimement oui. Le récit est richement documenté, rempli de références historiques qui s'imbriquent dans une trame narrative contemporaine.
Tout au long des pages, on évolue avec Sarah, on partage son espoir, qu'on sait vain, et son désarroi.
« Tout cela finirait vite. C'était la police française, pas les Allemands. Personne ne leur ferait de mal. [Et] tout serait comme avant ».
On ne reste pas indemne, inerte, à la lecture. L'émotion nous submerge, on lit avec une boule dans la gorge, on frissonne face à la brutalité de certaines phrases, tellement vraies. En arrivant au camp, Sarah découvre par exemple que « sa mère était comme déjà morte ». On assiste en témoin aux dénonciations, à la violence, à la déshumanisation : « la fillette avait l'impression d'être devenue quelqu'un d'autre. Une personne dure, grossière, sauvage ».
Parallèlement, on entre dans la vie de Julia, américaine qui ne sait pas vraiment grand chose des rafles de 1942, et qui pourtant doit enquêter pour son magazine dans la perspective des commémorations de 2002. Elle découvre alors les événements, qui interfèrent aussitôt dans sa vie privée même : en poussant plus loin son investigation, un élément troublant la déstabilise : l'appartement qu'elle s'apprêtait à habiter, n'appartenait-il pas à une famille juive déportée pendant la guerre ? N'est-il pourtant pas la propriété de la famille de son mari ? Quels lourds secrets lui cache-t-on ?
Tatiana de Rosnay prend appui sur une terrible réalité : l'appropriation par des ménages français des habitations juives, laissées vacantes après la rafle.
L'histoire d'une enquête, donc, mais aussi d'une quête, celle de Sarah. L'héroïne cache en effet, au fond de sa poche, une clé. Clé qui ouvre un placard. Placard où se trouve enfermé son frère, âgé de quatre ans, qu'elle a tenté de protéger pendant la rafle. Bien à l'abri, il ne risque rien. Elle était alors optimiste, pensait qu'elle rentrerait chez elle -après tout, ce n'était que des policiers français qui étaient venus la chercher !-. Mais le temps passe, la vérité s'impose : elle ne reviendrait pas le délivrer. Cette question que se pose Sarah, comme une obsession, est celle aussi de tous les lecteurs : qu'advient-il alors de son frère ?
Un roman qui pose plusieurs problématiques : comme nous l'avons déjà dit, il met en lumière la responsabilité française dans la déportation des juifs. Il retranscrit aussi la vision enfantine des évènements. Comment une fillette d'à peine onze ans perçoit-elle les choses ? Comment une naïveté si fraîche, propre à l'enfance, se transforme-t-elle en désespoir destructeur ?
Rappelons que plus de quatre mille jeunes ont été enlevé à la nation française en juillet 1942. 4000 destins détournés, 4000 voix éteintes, 4000 cœurs désintégrés. Elle s'appelait Sarah permet également de saisir les difficultés de la reconstruction psychologique : survit-on vraiment à la folie meurtrière, à l'horreur outrancière ? N'est-on pas condamné à vivre de ses souvenirs, à rester l'animal aphone que les camps de concentration ont façonné ?
Enfin, le roman participe effectivement du devoir de mémoire. Derrière la fiction, Tatiana de Rosnay livre un hommage poignant à ces enfants du Vel d'Hiv qui ne reviendront pas des camps. Et ceux qui survivent alors, comme la fictive Sarah, sont marqués d'une trace indélébile.
A la fin du livre, on a presque honte de ce qu'on apprend. Une invitation à en savoir plus sur cette période sombre, à travers une petite bibliographie, est le dernier clin d'œil de l'auteur.
Elle s'appelait Sarah aide à prendre conscience de notre histoire -personnelle, et collective, torturée par les totalitarismes du Xxè siècle. Paradoxalement, c'est aussi une ode à l'humanité, à travers Julia : l'homme est capable de tirer des leçons du passé, et de se racheter. Julia, c'est un peu chacun d'entre nous. Elle essaye de sauver sa conscience, tente de comprendre, de remettre en cause ce qui semble établi, figé. Et faire preuve de recul, revenir sur le passé est un devoir pour nous, qui n'avons pas connu la guerre. C'est un devoir d'Homme.
Une page de l'Histoire est tournée. Nous allons devoir apprendre à vivre sans les témoignages directs des survivants de la Shoah. Elle s'appelait Sarah inaugure une nouvelle ère, celle du souvenir fictif, de la tentative de compréhension pour la génération qui suit - et que nous incarnons tous. L'émotion est la matière à travailler pour témoigner nouvellement.
Au nom de l'Homme, je dirai même de l'Histoire, Merci Tatiana.
[références]
- Tatiana de Rosnay Elle s'appelait Sarah
- Editions Héloïse d'Ormesson, mars 2007
- 368pages 22€
Cet article a été commenté 11 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas
sarah dit | magnifique billet qui me donne une envie : courir m'acheter ce livre immédiatement. |
sibila dit | Génial enfin un blog qui va me sauver la vie !!! moi qui adore bouquiner je ne sais jamais quoi choisir donc je vais pouvoir faire mon choix parmis tes articles. Merci |
TR dit | Merci à vous. |
Messaline dit | Je suis contente que tu aies aprécié. J'ai attendu des mois la sortie de ce livre aux éditions D'ormesson. Je n'ai pas été déçue. |
Thucydide dit | Salut Seb ! |
lireplus dit | bonjour à tous et merci de vos commentaires. Pour ceux qui se demanderaient qui est 'TR' il s'agit de Tatiana de Rosnay elle-même ! Eh oui ! Messaline, tu trouveras des réponses à quelques unes de tes questions très prochainement... je n'en dis pas plus |
Chloé dit | Un très bel hommage aux victimes de la rafle du Vel D'Hiv. Un livre très émouvant. J'ai du mal à m'en remettre... |
Sarah dit | Attirée par ce livre tout simplement parce qu'il portait mon prénom, |
Lireplus dit | Bonsoir! |
Sarah dit | Merci beaucoup pour ce renseignement. |
Nicolas dit | J'ai pour ma part été déçu par ce roman, notamment la partie contemporaine, un peu gnan gnan et agaçante, à l'image de la narratrice, égocentrique et experte en clichés. Heureusement la partie historique est plus réussie mais trop courte à mon goût. Au final, je ne comprends pas l'engouement général autour de ce roman, qui m'a semblé un peu trop commercial. |

Thucydide, je n'ai pas encore lu "les bienveillantes" et je me demande si j'aurai le temps cet été (travail intérim + bcp de lectures en cours + cours d'allemand à prendre pour les études !) mais je serai ravi que tu me donnes ton avis -en tant que lecteur, - en tant qu'historien-. ![Philippe Besson - un homme accidentel [coup de coeur]](/mini/134855?p=/romans/romans2008/unhoaccidentel.jpg)








